La pluralité des formes du roman

Entre le XVIIIè et le XIXè, on assiste à une rupture avec le genre épistolaire, qui est le genre dominant durant le siècle des Lumières. Le roman au XIXè est devenu un genre où toutes les formes possibles de discours prend une place.

- Le genre épistolaire subsiste quelque peu grâce  à un écrivain comme Balzac qui en retient le charme. Cf. Le lys dans la vallée qui n’est qu’une longue lettre maladroite de Félix de Vandenesse et une réponse également sous forme de lettre de Mme de Manerville. Si Balzac pratique le roman par lettres c’est parce qu’il offre du point de vue romanesque la mise en place d’un implicite pour le lecteur. Les lettres ont également une importance fondamentale dans la stratégie manipulatrice des personnages ; une des femmes de la Cousine Bette est appelée la « Merteuil bourgeoise ».

- Le roman à la première personne : ce genre résiste assez bien au XIXè avec des auteurs comme Chateaubriand (René), Benjamin Constant (Adolphe), Musset (La confession d’un enfant du siècle). Mais contrairement à l’emploi des romans à la première personne au XVIIIè siècle, les auteurs du XIXè en font un moyen d’expression du mal du siècle. Le roman à la première personne disparaît quelque temps de la littérature romantique mais réapparaît au moment de la crise du naturalisme avec Barrès ou Edouard du Jardin. Flaubert souhaite lui aussi que le romancier soit présent au sein de son œuvre, comme Dieu.

- On assiste aussi à une multiplication des maximes dans la littérature du XIXè siècle, qui sont très liées au roman à la première personne, puisque les maximes sont considérées comme des marques de l’auteur / du narrateur. A travers les maximes, qui sont des énoncés à portée générale, les auteurs particularisent une existence mais vise également une collectivité, voire une universalité. Dans l’esthétique balzacienne, le portrait psychologique des personnages passe par des maximes, des énoncés qui apparaissent comme des discours d’autorité et qui posent ainsi une éthique puisqu’ils sont porteurs de valeur. Par le biais des sentences, l’auteur impose en quelque sorte sa pensée.

- Les maximes sont non seulement liées au roman à la première personne, mais elles le sont également intrinsèquement avec les digressions, que l’on trouve surtout dans les romans qui datent de la première moitié du XIXème siècle. Les auteurs-narrateurs prennent délibérement la parole pour faire un exposé sur un sujet qui semble s’écarter du sujet initial, mais qui concourt tout de même au but que l’auteur-narrateur s’est fixé. Cette rupture narrative montre également que le roman a tendance à se présenter comme un savoir sur le monde (comme avec les digressions lyriques de Victor Hugo). C’est à la fois un travail sur le style mais aussi une libre écriture des rêveries de l’auteur, comme Hugo qui impose sa vision de poète au sein d’un roman. Les maximes et les digressions disparaissent toutes deux dans la seconde moitié du XIXè pour laisser place à un nouveau style de récit romantique.

- A partir de 1850 apparaît en effet un récit plus discontinu ; les auteurs reviennent à diverses formes de parures, de fantaisies (graphiques par exemple chez Balzac (La Peau de Chagrin) qui donne au roman une dimension plus polyphonique) ou syntaxique (chez les Goncourt dont le rythme est extrêmement travaillé). C’est Zola qui porte la fantaisie syntaxique à son paroxysme dans L’Assommoir. Si les romanciers de la première moitié du siècle étaient plutôt tournés vers eux-mêmes, ceux de la seconde moitié font des exposés scientifiques, esthétiques et philosophiques qui englobent toute la société. Les digressions et les maximes semblent avoir été les liens entre les deux genres de ce romantisme du XIXè siècle.

 La pluralité est désormais ce qui qualifie le roman qui veut insérer dans son propre discours diverses tonalités qui appartiennent à d’autres genres. On constate par exemple dans le père Goriot l’importance de la référence shakespearienne, comme dans La peau de Chagrin. Balzac voyait ses romans comme autant de miroirs concentriques de l’univers ce qui explique la coexistence de drames et de satires rabelaisiennes. Les Goncourt veulent, quant à eux, concurrencer la tragédie en essayant de réécrire Phèdre. Zola le fait lui aussi à sa manière dans La Curée avec le personnage de Renée et la mise en abîme à la fin du roman d’une scène de Narcisse. Mais Zola a conscience que le roman ne peut tout à fait calquer la tragédie parce que les époques sont trop différentes et que le tragique sous le Second Empire doit être remplacé par le pathétique. C’est pour cette raison que les Goncourt, dans Germinie Lacerteux, ont fait cohabité des tonalités tragiques avec le style bas, ce qui crée un conflit intéressant. Hugo intègre lui un registre poétique dans le roman, comme l’ont fait aussi les Goncourt. Les écrivains essayent d’isoler des moments intenses que la dimension poétique peut étendre. Le roman se poétise car il veut avant tout concurrencer le poème en prose.

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